SANTIAGS SANGUINES

FICTION PLASTIQUE - 2014
Hugo BARRÉ ingénieur du son, Aurélie BERTRAM graphiste, Anna BOZOVIC comédienne, Matthieu Gauchet photographe et Laurence VERDIER artiste résidente et écrivain,
proposent le work in progress de leur collaboration avec une installation interactive et narrative entre photographie, typographie, écriture et son.
 


photographie © Matthieu Gauchet

À l'origine de la fiction Les Santiags Sanguines une rencontre entre la plasticienne et écrivain Laurence Verdier et le photographe Matthieu Gauchet.
Explorant les lisières de leurs pratiques artistiques, les deux artistes nous livrent une histoire où s'invitent fragments de mots et d'images.
Un processus ingénieux pour découvrir ce qui se cache au creux des lignes autant qu'une invitation à regarder la photographie autrement.
Pour prolonger et étoffer cette escapade à la croisée des arts, Laurence Verdier et Matthieu Gauchet ont sollicité d'autres langages artistiques
et ont convié Aurélie Bertram, graphiste, à investir le lettrage des lettres et Anna Bozovic, comédienne à les mettre en voix.
Dans un univers iconoclaste et multiple, les visiteurs pourront vivre un moment de création hors des sentiers battus.
Un moment impliquant tous les sens et laissant à chacun la possibilité de créer sa propre variante de l'histoire grâce à une multitude d'indices sonores, visuels et textuels.
Pour un tirage au clair entre les lignes ...

Astrid Manfredi, Journaliste et écrivain

FAILLE PARANORMALE


Faille paranormale - photographie © Matthieu Gauchet

Billy-Rose se nourrit essentiellement de chewing-gums bleus. En dragée. Fraicheur glacier. Elle les achète chez Henri qui tient l'épicerie en face de son appartement. C'est une toute petite épicerie. Une épicerie-dinette, avec un carrelage en damier noir et blanc, des murs épuisés mais vigoureux et une lumière pas convaincue de son éclairage. Henri met des huiles essentielles, du musc les jours pairs et de la lavande les jours impairs. Il range avec beaucoup de soin les différents produits sur les deux seuls rayons de son épicerie. Rayon Est : regroupement selon la théorie des lettres. Les cookies sont coincées entre le coton et les cartes postales. Les pommes-de-terre dialoguent avec les Penne et le papier toilette. Rayon Ouest : regroupement selon la théorie des couleurs. Les fraises Tagada côtoient les radis et les livres de la bibliothèque rose – oui il y a aussi des livres chez Henri. Billy-Rose va vers le rayon Ouest et attrape un paquet de chewing-gums fraicheur glacier entre les bouteilles d'eau, les nettoyants pour vitre et un tire-bouchon au manche outremer. Il faut toujours avoir un tire-bouchon dans son épicerie, assure Henri avec son air grave de marabout, et les chewing-gums fraicheur glacier pour mademoiselle Billy-Rose. Elle sourit en ouvrant son paquet et mastique des mots bleus pour répondre à Henri.
Elle se dirige ensuite d'un pas décidé vers le métro. Regard au sol. Mains mangées par les grandes poches de son imper. Elle observe le bout usé de ses santiags sanguines et reste plusieurs feu rouges à apprécier le contraste entre le cuir râpeux de ses chaussures et l'asphalte noir encore luisant de la pluie matinale. Ça lui fait penser à un tableau de Rober H, en plus vivant bien sûr. D'ailleurs, elle pourrait envoyer un message à Rober H. Elle traverse la route en pensant à lui et textote des débuts de phrase incertains qu'elle efface et qu'elle réécrit dans un autre sens. Il faut se rendre à l'évidence, les mots refusent de livrer un contenu léger et naturel. D'ailleurs ils se chamaillent, se mélangent et mutent en d'étranges duos. Le téléphone de Billy-rose s'est transformé en récréa-mots. Ils apparaissent deux par deux sur l'écran avant de disparaitre sous les doigts agiles de leur surveillante.

FAILLE PARANORMALE – ANOMALIE VERTICALE – TABOU LUNATIQUE – FANTAISIE CROUSTILLANTE – MUR DES IDÉAUX – TERREAU DES RUMEURS – ODEUR DE LA FUITE – ISOLEMENT ANGULAIRE – SATURATION DES REGARDS – PERSISTANCE RACHITIQUE – CANETTE DES ILLUSIONS – FROISSEMENT DES DÉSIRS – ENVIE ÉVENTRÉE – VERTIGE CORPOREL – ECLOSION MINÉRALE – VERS-LUISANT – CRUAUTÉ POUDRÉE

Il s'est remis à pleuvoir, elle efface cruauté poudrée et prend la sortie 4.


photo de l'installation
lettrage enseigne Aurélie Bertram (acrylique sur bois)
photographie © Matthieu Gauchet

LA DÉPARTEMENTALE SEIZE DE SEDACIRRAB


La départementale seize de Sedacirrab - photographie © Matthieu Gauchet

Vous sentez la pluie froide sur votre corps nu. Vous êtes seul sur la départementale seize de Sedacirrab. Vous êtes allongé sur le bitume, vous ne voulez plus jamais bouger d'ici. Vous tendez faiblement votre main entre les lumières acryliques pour chasser le flou qui vous brûle la rétine. Pourquoi tout se brouille ? La focale est morte. Les images refusent de se fixer, elles tournent, elles glissent, elles coulent. Rien ne s'accroche. Cela fait longtemps que vos espoirs et vos désirs n'adhèrent plus à ni à votre peau ni à votre vie. Vous perdez pied. L'angoisse est vertigineuse. Mais vous ne pouvez pas tomber plus bas alors vous restez aimanté sur le macadam luisant. Froid mais stable. Vous pensez à l'impermanence des choses et à toutes ses conneries qui se hissent en rouge gyrophare dans votre esprit.
Vous sentez la pluie froide sur votre corps nu. Des milliers de gouttelettes fines dessinent une cartographie liquide entre vous le bitume. Un liant transparent et mouvant vous greffe à l'asphalte gelé. Votre peau noircit, durcit et s'enfonce dangereusement dans le bitume. Vous ne luttez plus et vos yeux se ferment. L'asphalte noir est sans espoir.
Vous sentez la pluie froide sur votre corps nu. Quand soudain, vous entendez des santiags sanguines qui claquent dans les flaques. Un bruit lointain mais qui vous pénètre tout entier. Les claquements humides se rapprochent et plus il résonne, plus le sang gonfle votre cœur. Votre peau s'éclaircit à nouveau. Les santiags giflent le bitume et emporte dans leur sillon des énormes confettis de lumières. Les couleurs ricochent jusqu'à vous et se braquent en lampe torche sur votre visage. « C'est par où l'église de Sedacirrab ? » demande la fille en haut des santiags sanguines. Elle a les cheveux trempés, un parapluie fermé sous le bras et mâche bruyamment son chewing-gum. L'église de Sedacirrab... ça fait mille ans que vous n'êtes pas allé là-bas.

CONFETTIS


Confettis - photographie © Matthieu Gauchet

Des énormes confettis de lumière. Rouge poisson, or terni, bleu victorieux, vermillon et parfois quelques clignements de vert émeraude. Les couleurs vibrent en glissant les unes sur les autres. Elles pétillent, s'allongent, se kaléidoscopent, se mélangent, cèdent, s'évaporent. Un ballet multicolore fascinant et sirupeux qui ensorcelle et endort. L'ivresse est lente mais tenace.

PRENEZ GARDE À LA FERMETURE AUTOMATIQUE DES PORTE ATTENTION AU DÉPART

Au milieu de ces flaques de lumière, un manège tourne doucement. Un cheval blanc. Un ours volant. Un carrosse en forme de citrouille. Tournent sagement à travers les énormes confettis de lumière. Rouge poisson, or terni, bleu victorieux, vermillon et parfois quelques clignements de vert émeraude. Une berceuse timide, juste trois notes, do ré sol, s'enlacent dans les vibrations colorées. Elle se pose dans les poils soyeux du cheval, et plante violement ses petits crocs dans la chair. Le cheval blessé, prend peur et sort brutalement de la ronde. Ses sabots frappent les énormes confettis de lumières et chaque coup fait éclater les bulles colorées en milliers de pixels affolés qui se propagent dangereusement dans l'air.

NOUS VOUS RAPPELONS QUE LE COMPOSTAGE DES BILLETS EST OBLIGATOIRE

Les pixels chauffent, la mélodie déraille et s'enfonce un peu plus dans la chair équine. Coup de cul. Hennissement. Les sabots martèlent les énormes confettis. La berceuse dévore les oreilles du cheval, elle se sent monstrueusement en vie avec des poils plein les notes. Des nuages de pixels éclatent. L'ours volant s'étouffe avec ses flèches colorées qui lui rentrent dans le gosier, il agite violemment ses ailes pour les chasser.
Seul le carrosse en forme de citrouille se fige. Proie facile. Immobile. Les pixels se ruent sur lui. Essaim. Frelons. Araignées agglutinées. Pixels rougeoyants. Silence volcanique. Puis un liquide métallique et incandescent dégouline sur les confettis de lumière. Rouge poisson, or terni, bleu victorieux, vermillon et parfois quelques clignements de vert émeraude.

POUR VOTRE SÉCURITÉ VEUILLEZ ATTENDRE L'ARRÊT COMPLET DU TRAIN AVANT DE DESCENDRE

Les sabots deviennent mous comme de la cire léchée par les flammes. La robe immaculée noircit. Le cheval blanc sans tête se cabre une dernière fois. Sur le dernier confetti. Essaim. Frelons. Araignées agglutinées. Pixels rougeoyants. Silence volcanique.

NOUS RESTONS À VOTRE DISPOSITION PENDANT TOUT VOTRE VOYAGE

L'ours volant n'arrive plus à respirer. Il s'arrache des touffes entières de poils pour avoir moins chaud. Ses grandes ailes fondent comme du plastique. Ses griffent et ses crocs tombent. Essaim. Frelons. Araignées agglutinées. Pixels rougeoyants. Silence volcanique.
La température redescend enfin. Les pixels, rassasiés, refroidissent. Ils sont en suspension dans l'air comme des milliers de microscopiques bulles d'hélium. Repus, sereins, ils se laissent rouler par la berceuse qui a retrouvé ses notes et sa langueur. Dorésol reprend les boucles rondes de sa ritournelle. Les pixels tournent, se caressent, se pénètrent pour former des énormes confettis de lumière. Rouge poisson, or terni, bleu victorieux, vermillon et parfois quelques clignements de vert émeraude.


extrait du texte de Laurence Verdier mis en forme sur des confettis de papiers éparpillés dans l'espace


photo de l'installation
photographie © Matthieu Gauchet

CLAQUANT-FLOPANT


Claquant floppant - photographie © Matthieu Gauchet

Vous marchez avec cette fille, son haleine fraicheur glacier et ses santiags sanguines. Il ne pleut plus mais vous gardez le parapluie qu'elle vous a prêté grand ouvert. Vous lui expliquez que vous préférez être nu, surtout quand il pleut. Elle hausse les épaules et ajoute après un long silence qu'elle est née une nuit d'orage. Une nuit épaisse, avec du rouge dans le ciel et pas un pet de lumière. Tu vois le genre me dit-elle. Vous répondez oui en serrant les fesses.
Vous marchez à vive allure. Vous n'êtes pas pressé mais pour une fois, vous savez où vous allez et vos jambes se régalent. L'église de Sédaccirab est au bout de la départementale seize. À droite après la baraque à frites de Joe. C'est facile. D'ailleurs vous lui dites à la fille. C'est facile, c'est tout droit. Tant mieux y a plus de batterie dans ma lampe torche. Et effectivement tout devient noir. Cela vous coupe l'envie de parler. Les santiags claquent, vos pieds flopent dans les flaques et parfois une bulle bleu éclate sur les lèvres de la fille.
Vous sentez peu à peu l'asphalte se rider sous vos pieds. Les plis tendres de votre chair contre les rainures râpeuses du sol. Vous pensez au visage tout fripé de Mamigarou avec ses grosses larmes du lundi matin. Ses joues gribouillées et son front hachuré de rides. Et toutes ces larmes potelées creusant leur lit dans le visage de Mamigarou. L'asphalte est toujours humide mais devient plus chaud. Trente-sept cinq, pensez-vous. Vous alertez la fille. Qui s'arrête, touche la départementale seize et dit : on la trouvera jamais cette église. Vous êtes vexé, vous ne voyez pas le rapport. La départementale seize est une route capricieuse et c'est tout à son honneur. Pour qui elle se prend cette greluche avec ses pompes de cowboy. Vous accélérez le pas mais la marche devient plus difficile, vous vous enfoncez dans les rides. Je suis désolée. Vous ne l'écoutez pas. Je peux venir sous le parapluie avec toi. Vous soupirez. Ses doigts mouillés se posent sur votre bras et claquant-flopant vous continuez.

Vous avez de l'asphalte jusqu'au genou, vous mettez une heure pour avancer difficilement de trois pas. On dirait que le monde entier s'est transformé en départementale seize. Rien à l'horizon que du noir. Putain tout ce black ça me donne envie de chialer, dit la fille. Vous dites que ce n'est vraiment pas le moment, qu'en terme d'humidité vous avez votre dose pour ce soir. Vous n'avez jamais su consoler les filles. Ni essuyer les larmes de Mamigarou. Allez courage, on arrive surement bientôt. Elle avale un petit oui, renifle un grand coup. Vous essayez de vous souvenir de l'air de Singing in the rain. Mais rien ne sort. Tant pis.
L'asphalte devient brutalement filandreux. Vous progressez dans une immense tresse de cheveux sec et dru. On dirait la perruque de ma mère dit la fille. Vous passez vos doigts entre les fibres. Cela vous chatouille légèrement. Vous prenez quelques touffes entre vos mains, regrettez de ne pas avoir de poches.
Soudain à l'horizon, des rayons aveuglent l'asphalte par flash. Vous yeux n'y croient pas mais une délicieuse odeur d'huile graisseuse vous le confirme, vous êtes presque arrivé. Vous expliquez, c'est le phare de la baraque à frites de Joe. Y a qu'une seule chose que Joe sait faire, ce sont les frites. Cela vous redonne du courage à la fille et à vous. Vous les imaginez dodues et dorés. Croquantes et tendres.
La lumière s'enfonce de plus en plus dans les aspérités de la départementale seize. Vous devinez quasiment la baraque à frites. Claquant-flopant vous redoublez d'allure.


photo de l'installation
photographie © Matthieu Gauchet